Présentation


Août 1999

I Pourquoi, pour qui ?

Du droit à la vie découlent et dépendent tous les autres droits reconnus aux êtres humains; si le premier n’est pas garanti, tous les suivants se vident de leur substance.

S’il est une seule chose en commun entre tous les êtres de tous les temps, c’est l’élan naturel, instinctif, de défendre sa propre vie et celle de ses chers par dessus n’importe quelle autre préoccupation, en en appelant impérativement à tous les recours disponibles lorsque c’est nécessaire. Je ne vois qu’une seule exception : les suicidaires; une réflexion spécifique & respectueuse à leur endroit sera mise par écrit dans un autre papier plus tard.

Honnêtement, celui qui écrit comme celles & ceux qui lisent : « que ne ferais-je pour me soustraire à une mort prématurée, avant que ma dernière heure soit naturellement venue? Que n’entreprendrais-je pour y soustraire l’un de mes aimés? Dans ce cas là, il y aurait très peu voire pas de limites à mon acharnement pour renverser le cours de la fatalité, et je m’attendrais à trouver au secours toutes les solidarités possibles et imaginables ».

Aujourd’hui une multitude de gens perdent précocement la vie sur des privations dérisoires : pas de main tendue à un moment crucial, pas d’antibiotique, pas de ration alimentaire, pas de geste thérapeutique simple, pas de carburant pour le transport au lieu de soins, pas d’abri en sécurité, pas de chauffage, pas les quelques $ par mois pour se soustraire à l’esclavage sous toutes ses formes, pas d’échappatoire géographique pour fuir les meurtriers à ses trousses, pas de recours pour être protégé devant une police pourrie, et tant d’autres déficits quantitativement mesquins en soi mais mortels. Plus la cause matérielle d’une mort annoncée est minuscule en valeur marchande, plus insupportable est le simple fait que cela puisse se produire. A ces facteurs s’ajoutent la cruauté, le cynisme, le lucre, l’incurie et la bêtise : autant de facteurs qui fabriquent des tueurs d’innocents, autant de facteurs qu’on peut et qu’on devrait contrecarrer, du moins tenter de le faire; les armes pacifiques pour ce faire ne manquent pas aujourd’hui! Suffit de s’en saisir, et d’encourager d’autres à en faire autant pour barrer la route aux massacreurs conscients ou inconscients.

Ce mouvement n’aurait pas du tout la prétention d’être un premier du genre, loin de là ! Par définition, la quasi totalité des organisations dites humanitaires du Nord comme du Sud (qui se mettent à pulluler) aspirent à / ou prétendent sauver le genre humain, c’est congénital. Une multitude fait du bon travail, incontestablement; une multitude d’autres sont des fumistes volontaires ou involontaires. Ajoutons-y les agences internationales et toute l’armada des institutionnelles cinq étoiles. De quoi théoriquement résorber l’ensemble des maux & détresses qui accablent les peuples. Tout cela pouvant s’arquebouter sur une véritable pléiade de textes -conventions internationales, régionales, continentales, ad hoc, protocoles divers et variés, etc.- garantissant en toutes les langues les droits fondamentaux de l’espèce humaine, dont bien sûr le droit à la vie.

Pourtant, on le sait, on le touche, on le vit : dans le sillage plus ou moins immaculé de cette flotte on continue de se noyer en grand nombre. Nous l’avons tous vu sur le terrain, comme moi-même l’ai vu : des laissés-pour-compte innombrables crèvent dans l’indifférence générale. Trop pauvres, trop estropiés, trop analphabètes, trop abrutis par le malheur, l’alcool ou la dépravation forcée, trop jeunes ou vieux, pas dans la cible, pas dans les critères, cachés, se cachant, relevant de la mauvaise ethnie ou religion au mauvais moment, du mauvais côté de la frontière ou de la vallée, pas à la mode, pas vendables médiatiquement, pas rentables politiquement, pas expressifs, pas exprimants. Le fond du panier de l’humanité, la lie, le fond de décor d’autres tragédies lointaines et silencieuses, les bâillonnés, les ignorants, les enterrés vivants, les antihéros du développement, les infra-humains dont personne ne peut monnayer le salut, de la chair à souffrir et à mourir dans la plus stupide et banale routine qui ne vaut même pas 1/10ème de colonne à la page 28 d’une gazette désœuvrée. En d’autres temps on les eut appelé les damnés de la terre. Moi-même dans mes « courses humanitaires » j’en ai rencontré P A R T O U T, de ces gens qui s’éteignent dans l’oubli, l’ignominie parfois, les souffrances illégitimes souvent, toujours dans la plus parfaite I N J U S T I C E; j’ai pu hésiter ici et là, me gaver l’âme de la scène, puis passer mon chemin, sans rien faire, sous prétexte de mandat, de temps ou d’argent comptés, d’impératifs divers et variés, etc. etc.

Sans rien faire. Eh bien ! il y en a marre de n’avoir rien fait, de ne pas s’être arrêté là, pas un pas plus loin, pour tenter de résoudre ou faire résoudre cette menace contre un être humain innocent qui ne supplie pas autre chose que son simple droit de vivre. Assez d’enjamber littéralement des corps à l’agonie comme un simple parcours d’obstacles sous prétexte d’aller vers soi-disant plus important. Assez de tourner le dos sans autre à des causes vitales, où un tout petit peu de temps, d’argent, de courage, de compétence et de dévouement auraient pu dévier le cours de la soi-disant fatalité, épargner une vie, la rendre au potentiel incalculable de l’humanité, la rendre à son destin qui sera ce qu’il sera mais pas à interrompre par le simple lâchage de ses semblables. Tout le monde sait cela, tout le monde l’affiche, tout le monde s’en prévaut, et pourtant le massacre ordinaire et sans gloire déroule quotidiennement son tapis de sacrifiés, à nos portes comme outre-mer.

Encore une fois, d’admirables engagements luttent là contre, et ils méritent notre respect voire notre ralliement, selon le cas; pas forcément l’effacement automatique de toute initiative supplémentaire. Moi, j’estime simplement qu’en étant ce que je suis et là où nous sommes, circonstances-contraintes-opportunités, on peut réunir quelques forces supplémentaires nouvelles à jeter en plus dans la bataille sous une forme simplissime, au coude à coude avec nos aînés, nos modèles, nos pionniers. Ce n’est évidemment pas une question de « part de marché », mais de dire mobilisons davantage pour sauver davantage, il y a malheureusement de la place pour ce faire. On a pas besoin de leitmotiv mais Montesquieu disait déjà qu’une injustice faite à un seul est une menace faite à tous, et l’injustice suprême n’est elle pas le refus de son droit à la vie ? Tant qu’on ne nous aura pas prouvé que des êtres ont cessé de périr bien avant que leur heure (normale) soit venue, alors il y a quelque chose à faire et personne à soi seul n’a l’exclusive de l’opportunité.

II Le champ.

« Qui trop embrasse mal étreint » : exact. Si la charte de Vivere laisse penser qu’on chercherait à TOUT résoudre, alors cela trahit bien évidemment l’ambition modeste qui l’anime en réalité.

Ceci dit, 3 notes particulières

A) Vis à vis de « La misère et l’injustice humaine n’ont pas de bornes » c’est tellement vrai que ce mouvement veut volontairement se restreindre à l’un seul des aspects de ce vaste champ qui est celui de sauver une vie humaine lorsqu’elle est en voie de destruction alors qu’il pourrait facilement en être autrement. Tu sauves une vie, et tout reste à faire; notre mouvement ne serait pas solvable ni compétent pour assumer ce tout qui reste à faire. Le relais appartient aux autres : Ongs, société civile, réseaux sociaux, politiciens, développement communautaire, etc. Mais encore une fois : tous ces relais sont vains si la vie est détruite. (Ajoutons enfin toutefois que Vivere se doterait tout de même d’une capacité d’ameutement, mais toujours centrée sur l’origine des désastres contre lesquels on se bat et avec une solide qualification acquise pour ce faire.

B) Donc on ferait un peu d’un tout petit peu sur le long vecteur conduisant vers un minimum de justice pour chaque personne. Mais ce « peu du peu » peut (devrait) pouvoir se faire n’importe où et dans n’importe quelle situation relevant des massacres contre lesquels on s’érige; c’est pour cela que le concept est ouvert au monde et aux causes : n’importe quelle victime potentielle de n’importe quel pays devrait avoir sa sauvegarde assurée ad minima, par conséquent dans le principe ce mouvement ne doit pas a priori être fermé & inaccessible pour quiconque en aurait besoin. D’ailleurs à titre de comparaison considérons la brochure d’Agir Ensemble, ou encore la charte de Sentinelles ou de Terre des hommes : n’importe qui à l’autre bout du monde se sent concerné par la simple lecture de tels documents, et n’importe quelle victime d’abus relevant de ces vocations pourrait imaginer en appeler à l’organisation-auteur. Laquelle dirait : « je peux, ou je ne peux pas, raisons… ». Reste que le message d’un idéal de meilleure justice émanant de ces chartes & brochures voyage largement, fait réfléchir, et peut parfois déclencher des initiatives intéressantes même si l’organisation-source n’est pas en mesure de s’y joindre, parfois même à son insu. Peut-être faudrait-il dire que le texte de ce mouvement Vivere voudrait afficher d’abord et avant tout UN PRINCIPE, théoriquement banal et universel, mais trop souvent foulé aux pieds.

C) Vivere serait, comme tous les autres petits mouvements, vite contraint de faire des choix, de décliner des propositions de partenariat & d’action, pas de doutes. Et comme les autres on dira que la seule limite devant laquelle on est obligé de s’incliner est celle des moyens à disposition & de nos forces pour le mettre en oeuvre. D’ici à avoir atteint les limites, on va de l’avant avec ceux des partenaires et/ou situations qui se présentent au fur et à mesure : c’est empirique, arbitraire, mais même si on resserre le focal de la vocation de dix mille crans, on tombera toujours sur des limites et des choix arbitraires au détriment d’autres pourtant possibles, non ?

Mike Hoffman