Chères et chers Membres et Amis,

Réflexion

L’un des principes fondateurs de Vivere est la fidélité aux causes, à leurs victimes avérées ou potentielles, et aux partenaires. A cet égard on constate souvent que des intervenants ‘humanitaires’ débarquent dans une situation difficile, y agissent dans l’effervescence médiatique durant quelques mois ou de courtes années, puis décrochent. Laissant souvent en plan des partenaires désorientés, des chantiers inachevés ou fragiles, les facteurs de souffrance encore en état de nuire. Si Rome ne s’est pas fait en un jour, la sauvegarde durable de l’innocence spoliée non plus.

Sans viser à donner la leçon à quiconque, notre association tient bon sa ligne : Vivere travaille dans les mêmes localités, pour les mêmes populations-cibles et avec les mêmes partenaires depuis mai 2001 au Maroc(prévention de l’abandon d’enfants), mars 2004 en Ukraine et Moldavie (victimes du trafic), juin 2004 en RdCongo (rescapés des massacres, lutte contre l’impunité), octobre 2004 en Ouzbékistan (victimes du trafic), décembre 2004 en Colombie (populations déplacées), avril 2005 dans la région du Golfe (victimes du trafic). Sans illusions que nous pourrions, seuls, venir à bout de tantd’injustices, du moins nous sommes obstinés à les faire reculer. Chaque personne rendue à une vie digne de ce nom est une victoire. La vôtre, à chacun de vous qui permettez que ce travail se fasse.

Action

Le second semestre  a été affairé, avec entre autres 3 missions sur le terrain auprès des partenaires et des personnes secourues. Le prochain rapport annuel enrendra compte en détail. Survol de quelques faits :

–     Ukraine : comme annoncé dans les Brèves de septembre, notre engagement est confirmé pour constituer la défense légale de 12 hommes qui furent durement exploités en Russie.

–     Sud Kivu, RdC : la 16ème Chambre foraine du tribunal militaire s’est tenue en septembre à M’Boko, la 17ème en novembre à Nyangezi, et la 18ème est prévue semaine prochaine à Katogota.

–     Moldavie : une aide d’urgence pour l’hiver s’organise à présent à Costesti en faveur de personnes âgées esseulées vivant dans l’indigence, exposées aux rigueurs d’un froid tueur. Le budget est de CHF 910, que nous tentons de réunir à présent.

–     Région du Golfe : sur les neuf premiers mois de l’année notre l’équipe sur place avait identifié 91 nouvelles victimes du trafic des êtres humains. 70 d’entre elles ont pu être rapatriées dans leur pays d’origine. Une institution internationale a décidé de nous apporter son concours financier afin que ce travail soit poursuivi avec intensité.

–      Suisse : «Le viol comme arme de guerre», excellente série radio conçue par Gabrielle Desarzens qui a interrogé entre-autres des proches de Vivere, sera rediffusée tous les jours du 6 au 10 janvier sur RTS Espace 2 à 16h30. L’articleci-dessous donne le fil de son enquête.

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Les cartes illustrant les domaines d’activité du mouvement restent proposées sur http://www.vivere.ch/nous-aider.html en bas de page.

Nous vous sommes très reconnaissants de l’attention que vous réservez à ces activités. Le chemin parcouru cette année vous doit tout. L’avenir de ce travail relève de ce que vous voudrez bien lui accorder, quelle que soit la forme de solidarité que vous aurez choisie.

Avec nos sentiments de respect et nos tous meilleurs vœux pour que le passage de l’An vous soit favorable, et heureux !

Le comité de Vivere

 

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Le viol, défoliant des conflits actuels

MARDI 03 SEPTEMBRE 2013   LE COURRIER

Gabrielle Desarzens [1]

DROITS HUMAINS • Le viol est une arme de guerre de plus en plus utilisée. Médecins, avocats, religieux et humanitaires combattent le fléau et pourraient être rejoints par le Conseil des droits de l’homme.

Dans les conflits armés actuels, le viol est de plus en plus utilisé comme une arme de guerre, à même de déplacer des populations entières et de détruire les structures familiales et sociales de l’ennemi. Le mobile économique n’est pas en reste: prendre possession de territoires à travers le corps d’êtres vivants est ainsi lié aux ressources naturelles dans l’est du Congo. «Dans notre région, il y a beaucoup de coltan», explique à Goma le médecin Jo Lusi, de l’hôpital Heal Africa. «On exploite les gens, on les viole, on les déplace ou on les tue pour obtenir ce qu’on appelle ici les ‘minerais de sang’.»

Cette «géographie de la peur» est endémique: en Syrie, 90 000 femmes et enfants auraient aujourd’hui fui le viol et la torture sexuelle pour atterrir dans des camps aux frontières avec la Jordanie, la Turquie ou l’Irak. En ex-Yougoslavie, le viol a été érigé en stratégie militaire en semant honte et déshonneur dans le camp adverse. Plusieurs femmes réfugiées en Suisse en témoignent dans les cabinets thérapeutiques de l’association Appartenance, à Genève et à Lausanne.

Une perversion
«Par le viol, on attaque l’utérus, la filiation; on rend la femme inopérante dans le rôle de celle qui donne la vie», explique la psychothérapeute Géraldine Hatt. Et de rappeler l’histoire de cette femme originaire des Balkans qui lui a raconté par exemple avoir été emprisonnée avec d’autres dans un bâtiment pour y être violée régulièrement; les soldats du camp adverse veillaient à ce qu’elles n’aient pas de moyen contraceptif. «Le but n’est pas seulement de souiller l’intimité de la femme, mais de détruire sa lignée, sa descendance, et donc plusieurs générations.»

«En tant qu’arme de destruction et de conquête, le viol massif est en général dicté par une hiérarchie militaire», souligne Michel Hoffman de l’ONG Vivere, à Lausanne. «C’est une perversion dans les combats actuels que j’assimile au défoliant que l’on répandait dans le Sud-Est asiatique dans le cadre d’une politique dite de la ‘terre brûlée’. Le but est vraiment d’éradiquer la vie, tout en prolongeant la destruction par des maladies comme le sida ou des grossesses consécutives aux viols.»

Pour tenter d’enrayer le massacre, les ambassadeurs au Conseil des droits de l’homme à Genève pourraient voter «une résolution forte» ce mois de septembre en la matière. «Car le viol est assimilé à un acte de persécution, au même titre que la torture», souligne Susin Park, du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR).

Sur le terrain, Vivere s’attache à juger les seigneurs de guerre qui organisent ces méfaits et finance trois ou quatre chambres foraines par année, soit des juridictions itinérantes qui amènent la justice dans les villages de brousse. «Ces chambres ont le mérite d’avoir un impact local direct: les villageois peuvent observer que les pilleurs, violeurs et bourreaux d’hier sont jugés. Et les femmes sont reconnues dans leur statut de victimes», indique le directeur de l’ONG.

«Mais plus encore que cela, ces femmes transcendent leur souffrance personnelle en faveur d’un combat collectif», lui fait écho dans son étude lausannoise l’avocat Elie Elkaim, qui s’est rendu sur place pour faire un audit sur cette formule judiciaire. S’il dit avoir été impressionné par le courage et la force des victimes, il martèle qu’on ne peut vivre convenablement dans une société qui ne sait plus rendre la justice: «J’ai vu dans le regard de ces femmes qu’elles étaient rassurées, témoigne-t-il. Elles vivaient enfin la réalité d’une justice et donc la possibilité de garder un certain espoir dans l’avenir de leur société.»

Mutilations volontaires
A l’hôpital Heal Africa de Goma, pas une journée ne passe sans que ses collaborateurs ne reçoivent deux ou trois femmes qui ont subi un viol. Souvent, elles ont en outre été mutilées sexuellement, que ce soit avec des outils, une bouteille; ou encore du caoutchouc brûlant ou de la soude caustique.

Kika, 21 ans aujourd’hui, indique par téléphone avoir été violée à l’âge de 13 ans par des combattants Maï-Maï. «A travers ce viol, j’ai conçu une grossesse», explique-t-elle. L’enfant n’a pas survécu et Kika a été amenée à l’hôpital Heal Africa pour des soins et pour être opérée d’une fistule, «parce que ma vessie était déchirée et que mon urine s’écoulait par mon vagin.» Huit opérations plus tard, elle dit vouloir s’engager dans des études de médecine, «pour connaître le fonctionnement du corps humain et pouvoir aider des femmes qui ont vécu quelque chose de similaire à moi».

Changer la mentalité
Grâce à l’accompagnement chrétien dispensé à Heal Africa, elle dit se projeter dans l’avenir de façon positive et avec confiance. Le médecin Jo Lusi et ses collaborateurs œuvrent en ce sens: «Nous voulons changer la mentalité des gens. Dans chaque village, nous essayons de mettre en place d’ailleurs ce que nous appelons un ‘comité Néhémie’, du nom de ce personnage de la Bible qui a incité ses pairs à se lever et à reconstruire. Avec ces comités, nous essayons de lutter ensemble et de restaurer l’identité des gens en nous appuyant sur Dieu.»

Avec sa femme, Jo Lusi a créé cet hôpital de Goma de 166 lits: «Nous travaillons dans six provinces du Congo, dont chacune est plusieurs fois plus grande que la Suisse. Nous couvrons facilement 15 millions de personnes ici dans l’est du Congo.»

L’avocat au barreau lausannois Elie Elkaïm de rappeler enfin que toute aide aux populations concernées a un impact direct sur elles, en mentionnant la remarque de son confrère congolais Me Sami: «Ici, ce ne sont pas les besoins qui manquent.»

Heal Africa: un pasteur suisse forme des aumôniers

Qu’est-ce qui amène un pasteur réformé neuchâtelois à se rendre cet été à l’hôpital Heal Africa pour former des aumôniers?
Jean-Claude Schwab: C’est d’abord en réponse à une demande explicite de l’Eglise congolaise (ECC, Eglise du Christ au Congo RDC, rassemblant toutes les Eglises protestantes). Ses responsables avaient observé l’absence d’aumôniers dans la plupart des hôpitaux civils et, avec eux, nous avons établi un projet de formation professionnelle pour tout le pays, en commençant par Kinshasa en 2010. Mais dès le début, la région de l’est était dans notre collimateur à cause des traumatismes intenses et multiples que ses habitants connaissent, et parce que le Dr Jo Lusi (et son épouse Lyn, décédée depuis) y accomplissent à Goma un travail remarquable au travers d’un hôpital qui vise à répondre simultanément aux différents aspects de ces traumatismes.

Sur votre blog1, vous mentionnez avoir visité le Dr Denis Mukwege, à Bukavu, spécialisé dans la prise en charge des femmes violentées. Un médecin qui vous a interpellé en vous demandant où étaient les Eglises…
Cette interpellation émanait de quelqu’un qui est non seulement fils de pasteur mais aussi prédicateur laïc et chrétien engagé. Je crois qu’il a voulu dire: «Si seulement dans nos églises, à chaque culte, il y avait mention du scandale de l’impunité des viols, ce serait énorme. Mais pourquoi ne le fait-on pas?» C’était presque une proposition.

Qu’avez-vous fait de cette proposition?
Je l’ai transmise d’abord aux stagiaires sur place, dont certains ont dit se sentir dans leur église comme dans un monde différent de celui des victimes. Je pense qu’il y a une crainte chez les croyants et les pasteurs en général de prendre position sur ces choses-là, parce que cela signifie parler de politique et que cela peut être dangereux. Il y a parfois comme un clivage entre le monde spirituel et le monde sociopolitique qui, à mon sens, est malheureux et qui doit être traversé.
Propos recueillis par GDS

Justifications religieuses

Thomas Römer est théologien, bibliste et enseignant à la Faculté de théologie de l’université de Lausanne. Pour lui, la chosification des femmes puise des racines profondes dans la culture judéo-chrétienne.

En tant que théologien, comment analysez-vous ce phénomène du viol comme arme de guerre?
Thomas Römer: Le viol durant les conflits militaires est présent dans les textes du Proche-Orient ancien déjà. Il n’y a pas toujours une légitimation divine, mais plutôt l’idée que les femmes sont des objets qui appartiennent aux hommes. On viole d’ailleurs des hommes pour leur signifier qu’on les considère comme des femmes. Derrière, il y a un problème anthropologique plus grand et une question qui est loin d’être résolue: pourquoi est-il si difficile d’admettre que l’homme et la femme sont sur le même pied d’égalité, ce qui est pourtant présent dans la Bible dès les premiers versets… Mais les religions participent encore parfois à cette vision où l’homme est supérieur!

Actuellement émergent des extrémismes religieux qui s’affirment et qui provoquent une fragilisation de la femme…
Oui, je suis très inquiet. C’est un des grands problèmes que les religions doivent affronter, à savoir lutter contre l’obscurantisme et la lecturelittérale des textes, qu’ils soient de la Bible, du Coran ou d’autrestraditions. Quand les femmes sont tout d’un coup réduites au statut d’objet au nom de textes de loi, on n’est plus en démocratie. Il faut rappeler aux gens que les textes fondateurs ne sont pas immuables, qu’ils doivent être interprétés.» Propos recueillis par GDS

Le thème est prolongé sur les ondes de RTS La Première dans l’émission Hautes Fréquences dimanche 8 septembre à 19h, ainsi que sur RTS Espace 2 dans l’émission A vue d’esprit à 16h30 tous les jours du 9 au 13 septembre.
En savoir plus: www.healafrica.org [3] et www.vivere.ch [4]